La ville de Paris a été le théâtre du 4 au 7 juin d’une manifestation inédite dédiée aux Lettres sous toutes leurs
formes. Ainsi, dans de nombreux quartiers, dans des lieux variés (librairies, bibliothèques, salles de spectacles, chapiteaux), de petits événements visaient à diffuser l’amour de l’art :
lectures pars de sauteurs connus, rencontres, interviews, débats, écriture en public, ateliers d’écriture… (le programme complet, les articles
de Papillon).

J’ai eu la chance d’assister à un débat qui me tenait à cœur. En effet, l’auteure de Nous, on n’aime pas lire, sur lequel
j’ai fait une longue note, participait à une discussion intitulée « N’oublions pas de lire ! ». Cécile LADJALI, Danièle SALLENAVE et Bernard STIEGLER se sont retrouvés sous le chapiteau du Magic
Mirror pour discuter de la lecture, de la transmission du langage et de l’amour de l’écrit. Chacun avec ses idées propres exprimées dans leurs ouvrages respectifs (Cécile LADJALI, Mauvaise langue, Seuil, 2007 ; Danièle SALLENAVE, Nous, on n'aime pas lire, Gallimard, 2009 ; Bernard
STIEGLER, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008) mais avec le souhait commun de bien rappeler que lire n’est pas une
option, ni une obligation mais juste un je ne sais quoi qui rend la vie infiniment plus agréable…
B STIEGLER, du fait de sa spécialité – philosophie plutôt que littérature – a tenu un discours plus abstrait que les autres auteurs. En effet, son discours s’est articulé autour de
notions fondamentales de la langue et de la communication telles que le Pharmakon, usage du langage propre à diminuer notre capacité au raisonnement ou encore l’Amnésis, qui est
plutôt l’utilisation du langage comme outil de la pensée. Il a également longuement développé l’idée de lecture comme technique de soi, discipline désappris aujourd’hui à cause du consumérisme :
le règne de la vulgarité qui s’oppose de manière constante à la possibilité de s’élever. La captation de l’attention devient un véritable défi et particulièrement vis-à-vis des
enfants noyés dans l’offre de divertissement. (un petit glossaire à toutes
fins utiles)
Ce point a été le noyau du débat : la destruction des liens intergénérationnels tels qu’ils existaient auparavant. Ainsi D SALLENAVE perçoit la lecture et la transmission comme
deux concepts intimement liés. Offrir ou prêter un livre est un acte interpersonnel : « je te recommande ce livre à toi parce qu’il te plaira, et peut-être pas à ton voisin». La force de la
communication est liée à l’aptitude à argumenter et à raisonner. Pour cette raison, l’étude formaliste d’un texte, même si elle peut sembler rébarbative, est nécessaire car ce n’est que comme
cela que l’on parvient à décrypter la pensée de l’auteur et à être soi-même apte à construire des raisonnements. Également pour cette raison, la sélection des
lectures et importante, car « ya des livres que c’est pas la peine ! », la littérature compte, elle est précieuse mais rare par rapport au volume de livres édités. Il faut savoir la
déceler et cela ne vient qu’avec la lecture elle-même. Cette connaissance est l’un des éléments essentiels pour lutter contre la domination de la technique et l’obsolescence
accélérée : les mots ne se périment pas, les œuvres littéraires ne meurent pas. Ils ne deviennent pas « has been » comme un téléphone portable et il importe de les défendre de
les porter en nous et vers les autres !
C LADAJALI est professeur de lettres en collège difficile, porter la littérature vers les autres revêt pour elle une réalité sûrement bien plus crus que pour la majorité d’entre nous. Et c’est
avec intérêt que l’on découvre ses clés de réussite. La passion tout d’abord. Elle est romancière, les mots sont toute sa vie et par la conviction qu’elle met dans ses cours,
lectures et discours, elle parvient à distraire ses adolescents de l’ennui qui les écrase, à les intéresser enfin ! Autre recours : l’autorité, via le relativisme culturel. Le
professeur insiste sur ces notions : l’éducation se doit d’être réactionnaire d’imposer à l’enfant puis à l’adolescent son passé, sa culture et ses connaissances qui seront les outils pour
construire son propre esprit. Et ce sans crainte de la réaction des élèves : ils sont demandeurs de repères et parfois l’intuition leur permet de comprendre ce qui et bon et juste. Sa dernière
astuce est l’incarnation, la lecture à haute voix. Donner corps à son propos et subjuguer ses élèves par la beauté des grands textes.
Ainsi, ces trois auteurs défendent ardemment la littérature par leurs raisonnements et leurs pratiques. Le débat a été conclu par un échange avec le public et notamment une intervention très
intéressante et fine d’un monsieur d’un âge certain : la lecture est une respiration. Réception du propos d’autrui et expression de sa propre pensée. Résonnance de l’endo-texte
et de l’exo-texte. Comme le cite C LADJALI, la lecture n’est possible que par la correspondance entre préfiguration et figuration (thèse de P RICOEUR, dans son essai Temps et Récit) : chaque roman trouve en nous quelque chose qui est déjà présent et s’y projette…Pour conclure, je vous confie une citation de D SALLENAVE,
synonyme de tout ce que je ressens pour la littérature : l’ouverture de tous « ces chemins que
nous cassons si nous considérons que nous pouvons vivre sans lire…. »
Une très belle initiative de la ville de Paris donc, à regretter cependant :
- le choix de la date : élections + fête des mères + Parsi en toutes lettres, ca fait beaucoup
- le manque de publicité : malgré les affiches, je ne me suis pas sentie assaillie de partout comme cela peut être le cas avec Paris Plage !